Baya « Une héroïne Algérienne »
Qui est Baya ?
L’artiste algérienne Fatma Haddad (Bordj el Kiffan, 1931 – Blida, 1998), internationalement connue aujourd’hui sous le pseudonyme de Baya, est une figure singulière de l’art du XXe siècle en Méditerranée, et l’une des personnalités artistiques algériennes les plus importantes de la seconde moitié du XXe siècle. Elle a pourtant longtemps été reléguée aux marges de l’histoire de l’art et des institutions muséales internationales.
Baya a développé sa pratique dans des disciplines aussi variées que la peinture, le dessin et la céramique, menant des recherches artistiques d’une extraordinaire qualité.
La céramique est l’un des axes majeurs de son œuvre. Mais rares aujourd’hui en raison de leur fragilité matérielle, les terres cuites de Baya sont totalement absentes des collections publiques. Elles figurent pourtant parmi ses travaux les plus singuliers, formant, à ses yeux, le véritable moteur de sa création.
Baya exposée à Marseille
La première rétrospective de son œuvre en dehors de l’Algérie est organisée à Marseille en novembre 1982, au Musée Cantini, et constitue un moment important de sa reconnaissance internationale. À cette occasion, Baya fait don au musée d’une gouache de grand format, Femmes et cithare (1966), œuvre majeure qui reflète le nouvel épanouissement de sa création à partir du milieu des années 1960. Deux autres gouaches, Grande viole entre deux bouquets (1966) et Instruments de musique (1974), sont acquises par le Musée Cantini du vivant de l’artiste.
En 2023, une première exposition monographique d’envergure, présentée à Marseille, au Centre de la Vieille Charité, a révélé la qualité de son œuvre au grand public. Cette exposition évènement, intitulée Baya, une héroïne algérienne de l’art moderne, a résulté d’une collaboration entre les Musées de la Ville de Marseille et l’Institut du monde arabe. Après sa présentation à l’Institut du monde arabe à Paris, cette exposition a ainsi connu à Marseille une seconde étape, augmentée de plusieurs œuvres et documents.
Constituée de presque deux cents œuvres, l’exposition a permis au public de découvrir l’ensemble des facettes de la production de l’artiste. Un ensemble particulièrement riche d’archives inédites a été associé au parcours de visite, et notamment le fonds privé Baya (lettres, documents de la main de l’artiste, articles de presse) déposé aux Archives nationales d’Outre-Mer à Aix-en-Provence et que l’historienne Anissa Bouayed, commissaire de l’exposition, a consulté en 2017. Revenant sur l’ensemble de la trajectoire de l’artiste, l’exposition a également constitué la toute première mise à l’honneur du travail de sculptrice de Baya, et notamment ses recherches dans le domaine de la céramique.
L’exposition a été un des plus grands succès des Musées de Marseille avec 140 000 entrées.
Marseille, lieu de référence de l’œuvre de Baya
Suite à l’acquisition par la Ville de Marseille, en fin d’année 2024, d’une céramique de Baya, Animal fantastique aux deux femmes, et au prêt de longue durée d’un ensemble de 28 céramiques et peintures de l’artiste issues d’une collection privée, les Musées de Marseille sont désormais le lieu de référence pour la préservation, l’étude et la valorisation de Baya en Europe.
Source : Ville de Marseille Culture (1er mars 2025)
Animal fantastique aux deux femmes. (Porterie argile)
Elle avait alors 8 ans lorsque sa mère Bahia se remarie à un commerçant en Kabylie, dans la région de Dellys. Baya y travaille à l’occasion dans les champs et est bergère. elle dira :
« Peut-être que j’ai été inspirée par les femmes de Kabylie qui s’habillent de couleurs éclatantes. (…) Je suis à la fois kabyle et arabe et j’ai vécu en Kabylie, à Tizi-Ouzou, pas très longtemps, mais je me souviens d’avoir vu les femmes travailler l’argile. C’est peut-être pour cette raison que je m’y suis mise toute seule, et que j’adore la terre et la poterie.»
Le 5 décembre 1940 sa mère, Bahia Abdi, appelée Bahia bent Ali, meurt à son tour. « J’ai l’impression que cette femme que je peins est un peu le reflet de ma mère (…) et que j’ai été influencée par le fait que je ne l’ai pas très bien connue, que j’ai été imprégnée de son absence ». Baya adopte le prénom de sa mère dont elle signera plus tard ses œuvres.
Poteries en terre cuite (Cruche à 2 becs, Assiettes Berbère ancienne, Oiseau, Femme portant une coupe & Femme à l’enfant).
Plaque orné d’un animal en céramique (vernissé en relief).
Portrait de Baya, 1947. Photographie en noir en blanc, André OSTIER, Aix en Provence.
Vers 1942, Baya orpheline rencontre à la ferme horticole où elle travaille un couple de peintres Marguerite et Frank McEwen, venus de métropole pour fuir la guerre. Elle s’installe chez eux en 1943. Dans Alger libéré, le couple côtoie des intellectuels, des peintres et des résistants algérois ou de passage parmi lesquels André Gide, Jean Amrouche, Albert et Marcelle Marquet, Jean Peyrissa, Félix Gouin, José Aboulker ou Emile Dermenghem. Dans ce milieu, Baya exprime ses dons artistiques en modelant la terre puis en peignant. Le riche patrimoine culturel de l’Algérie lui fournit un ensemble de références propices à développer son propre langage artistique. Patrimoine immatériel des contes, mais aussi poupées, céramiques, bijoux, textiles sont des modèles que Baya transcende par son inventivité plastique. Agissant comme la tutrice de Baya, Marguerite McEwen valorise ses talents, lui procure des cours de français, papier, pinceaux, couleurs.
En mars 1947, Jean Peyrissac fait découvrir les œuvres de Baya au galeriste parisien Aime Maeght, en visite à Alger. Subjugué, il présente trois de ses œuvres lors de l’Exposition internationale du surréalisme organisée dès le mois de juillet, avec André Breton. En novembre, il consacre à Baya sa première exposition personnelle dans sa galerie de la rue de Téhéran.
Scrupuleusement préparée, l’exposition rassemble des gouaches et plusieurs céramiques de Baya. Certaines d’entre elles, longtemps considérées disparues, ont été redécouvertes au début de l’année 2023 et retrouvent aujourd’hui le public international. L’événement est un succès qui rassemble Albert Camus, François Mauriac ou Christian Bérard, célèbre décorateur des films de Jean Cocteau. L’instrumentalisation politique n’est cependant pas loin, comme si cette réussite légitimait le fait colonial. La réception par la presse française et algérienne rend compte de ces ambiguïtés en associant Baya aux surréalistes ou, le plus souvent, aux naïfs, jusqu’à suggérer que son talent n’est qu’un feu de paille. Durant le vernissage, elle instaure une distance non dénuée d’ironie avec le public et les médias. Le catalogue de l’exposition, intitulé Derrière le miroir, rassemble des contributions d’André Breton, Jean Peyrissac et Emile Dermenghem. Il consacre la portée visionnaire de l’art de Baya qui contribue à son originalité en lui apportant des illustrations et un conte reprenant ses thèmes favoris : femmes, oiseaux, végétation…
Installée dans un autre univers socioculturel que le sien, la jeune Baya transmet à sa mère adoptive des récits de sa vie et des contes qui nourrissent leur relation. Marguerite en transcrit une dizaine dès le milieu des années 1940 et conservera longtemps ces documents qui témoignent de l’aisance narrative de Baya. Celle-ci puise dans le riche patrimoine littéraire et oral algérien qu’elle fait vivre à sa manière, insistant sur les contes du monde rural mettant en scène des enfants. Elle réinterprète par exemple le conte kabyle de la vache et des deux orphelins.
Ces histoires séduisent le galeriste Aimé Maeght qui insère un conte dans Derrière le miroir et envisage un temps de les publier sous la forme d’un recueil illustré. Les textes qui nous sont parvenus ont été redécouverts dans les fonds des Archives Nationales d’Outre-Mer en 2020. Ils sont restés à l’état brut et frappent par leur oralité immédiate. Leur dimension visionnaire plutôt que véritablement narrative a sans doute séduit les surréalistes. Pour ce projet, Baya produit dès 1947 des gouaches remarquables d’expressivité ici présentées au public pour la première fois. À 16 ans, elle prouve sa capacité à établir le transfert d’un art populaire – le conte – à un art plastique nouveau pour elle, en imaginant visuellement des scènes narratives dans une nature stylisée.
Foisonnant d’inventivité, chaque scène est une célébration des cultures matérielles d’Algérie qui irriguent la créativité de Baya robes richement ornées aux couleurs éclatantes, coiffes raffinées, objets traditionnels dont le moulin en pierre et la lampe à huile ou céramiques ornées de motifs géométriques.
Lors de ses séjours à Paris en 1947 et 1950, Baya visite les musées avec les Maeght. Dans les lettres adressées à sa mère adoptive restée à Alger, elle dit apprécier la compagnie de Georges Braque et observe ses œuvres, celles de Joan Miró ou encore de Jean-Michel Atlan ou d’André Marchand, artistes de la galerie Maeght.
Au fil de ses visites dans les expositions, et jusqu’aux spectacles des ballets russes. Baya affirme : « c’est Matisse que je préfère ». Par ses affinités, Baya s’exprime comme une personnalité d’avant-garde à part entière. Durant l’été 1948, elle part avec Marguerite à Vallauris, accueillie à l’atelier Madoura. Là, elle modèle l’argile en faisant naître des formes expressives d’une ambition inédite. Picasso partage l’atelier voisin. Baya dira plus tard « Nos ateliers étaient voisins et il venait de temps en temps me rendre visite. Nous discutions […] Des gens ont dit qu’il m’avait montré comment travailler. Pas du tout ».
Jean Dubuffet cherche quant à lui à rencontrer Baya en 1948 alors qu’il élabore la notion d’Art brut. Visite à Alger, échanges pour influencer le travail de Baya, correspondance suivie avec Marguerite retracent l’intérêt de l’artiste théoricien. Baya demeure rétive à ses conseils et affirme au contraire sa volonté de rester elle-même.
On a souvent opposé les sculptures de Baya, à cause des difformités que parfois l’artiste leur impose, à sa peinture empreinte de féérie, comme deux polarités : « la Belle et la Bête ». S’il y a une dimension d’inquiétante étrangeté dans certains sujets, cette opposition présumée fait l’impasse sur les sculptures de personnages féminins, certaines pièces unissant charnellement belle et bête. L’univers sculpté de Baya ne se réduit pas au difforme, il est polymorphe.
À bien y regarder, la sculpture semble première chez Baya qui a vu, enfant en Kabylie, des potières travailler la terre. Le modelage a une fonction de mise en train et précède son œuvre peinte comme si Baya transposait ses formes modelées sur le plan du papier. Il est le terrain d’une exploration formelle particulièrement libre. Il en va ainsi de ses audacieuses femmes chevauchant traitées aussi en peinture, tout comme ses touchantes femmes à l’enfant qui renvoient à ses récits de vie comme un thème obsédant. Littérature, sculpture et peinture se font écho. Baya recherche le médium le plus propice à rendre compte de ses réflexions créatives et intimes.
En 1952, Baya quitte le devant de la scène malgré le soutien fidèle du poète Jean Sénac, ami d’artistes peu conventionnels tels Sauveur Galliero ou Hacène Benaboura. En 1953, elle épouse un musicien de Blida, chef d’un orchestre arabo-andalou, Hadj Mahfoud Mahieddine. Seconde puis seule épouse, Baya se consacre à sa famille d’autant plus que la guerre d’Algérie paralyse la vie culturelle.
Dès l’indépendance, en 1962, Baya écrit son désir de revenir à la peinture à sa mère adoptive Marguerite remariée au cadi Berhoura et installée en France depuis 1957. Employée à la galerie Maeght, celle-ci promeut le travail de Baya. Pendant plus de 20 ans, leur correspondance exprime leur lien affectif et artistique.
En 1963, des œuvres de Baya qui avaient été exposées en 1947 sont acquises par Jean de Maisonseul, directeur du Musée des Beaux-Arts d’Alger, à la suite d’une exposition collective d’artistes algériens. Grâce à cette impulsion, qui résonne avec la liberté nouvellement acquise par le pays, Baya se remet au modelage puis à la peinture. L’éditeur Edmond Charlot lui consacre une exposition personnelle en 1966 à Alger. Elle fait l’admiration des artistes Denis Martinez ou Choukri Mesli, fondateurs du groupe Aouchem, mais est aussi confrontée, parfois, à un discours genré dépréciant la tonalité décorative de ses motifs.
Le début des années 1980 voit Baya accéder à une reconnaissance mondiale. En 1978, le centre d’Art brut de Lausanne acquiert un nombre important de ses œuvres. Peu après, l’artiste algérien Rachid Koraichi l’invite à participer à l’exposition des artistes du monde arabe qu’il organise à Tunis. En 1982, le musée Cantini de Marseille lui dédie sa première grande exposition internationale. Baya se déplace alors jusqu’en France et noue une relation étroite avec la cité phocéenne. Malade, endeuillée par la mort de son mari en 1979, elle continue d’exprimer son désir de créer. Les expositions se multiplient après Marseille, d’abord à Alger, puis à Paris, Oran, Londres, Madrid, Bruxelles, Marrakech, Washington…
Cette consécration vient aussi de la scène littéraire. Après André Breton, Jean Senac ou Henri Kréa, l’écrivaine Assia Djebar célèbre Baya. Elle voit en elle une femme pionnière dont l’œuvre est une affirmation de soi face au modèle patriarcal. Au cours des années 1980, Baya fait encore évoluer sa palette et passe de gouaches lumineuses et rayonnantes à des ensembles plus sombres et mélancoliques à la grande profondeur poétique. La dimension décorative de certains détails – robes, coiffes, vases – atteint une telle luxuriance qu’ils paraissent des tableaux dans le tableau. Profondément croyante, elle résiste aux diktats islamistes sur image, continue de créer, de participer à des expositions collectives en Algérie au début des années 1990.
Elle exposa régulièrement à l’étranger jusqu’à sa mort en 1998. Cette année-là, l’exposition Les peintres du signe, essentielle dans la décennie de la guerre civile qui avait mis à mal la culture et les artistes en Algérie, est un hommage au courage des artistes algériens, à leur force créatrice et particulièrement un hommage à Baya qui, dans ce terrible contexte, luttait depuis plusieurs années contre la maladie. Depuis, il ne se passe plus une année sans qu’une exposition personnelle ne lui soit consacrée.
Portrait de Baya à l’exposition d’artistes algériens, fête de l’Humanité, la Courneuve, septembre 1998. Abderrahmane Ould Mohand.
Les œuvres de Baya sont dans les collections du Musée national des Beaux-Arts d’Alger et dans plusieurs musées internationaux : Centre national des Arts plastiques, Fondation Marguerite et Aimé Maeght, LaM de Lille, Musée d’art brut de Lausanne, Musée Cantini de Marseille, Musée de Laval, Musée de l’Institut du monde arabe, Musée Réattu d’Arles, Mathaf : Musée d’art moderne du Qatar, Barjeel Art Foundation, Kamel Lazaar Foundation, Ramzi and Saeda Dalloul Art Foundation, des musées au Japon et à Cuba, de nombreuses collections particulières en Algérie, en France et dans plus en plus de pays à travers le monde, sans oublier la collection de la Galerie Maeght et surtout l’importante collection de peintures et de sculptures de la Famille de Baya.
Vava...
Figues de Barbarie-Akermus
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